Drôle d’idée

Je suis devenu collectionneur de cartes postales anciennes. Mais pas de n’importe quelles cartes. Je collectionne les cartes de Crécy en Brie. Voici quelques mois déjà que cette manie me taquine. Elle ne me laisse plus tranquille à tel point que j’éprouve le besoin d’écrire un article sur le sujet.

Chaque semaine, j’ajoute une ou deux pièces à ma collection. C’est mon pêché mignon, ma nouvelle addiction.

Quand elles sont écrites, c’est en général qu’elles ont voyagé. Timbrées, oblitérées, cornées, pliées, plus ou moins bien conservées, toutes les cartes ont une histoire à raconter qui fait de chacune d’elles un objet unique. Il y a de quoi collectionner longtemps, sans jamais être rassasié. Je m’arrêterai quand je les aurai toutes. J’ai donc encore beaucoup de travail car les éditeurs de cartes postales ont été très productifs au début du siècle dernier.

1906 : VACHES créçoises prenant la direction de VOULSTOCK !   -10006

Depuis que je parle de ce nouvel intérêt autour de moi, je suis souvent invité dans des dîners où je rencontre des convives très curieux de mon activité de cartophile, je crois même que cela les amuse souvent. Beuh non, c’est un gag Pignon!

Ce n’est pas que l’époque fixée sur ces cartes postales me passionne particulièrement du point de vue historique. Le début du XXème siècle ne me fait pas rêver. Mais, la carte postale quand elle est ancienne est attachante pour peu que l’on prenne le temps de l’observer..
En premier lieu, c’est  le témoignage véhiculé par la carte qui suscite notre attention. Les cartes anciennes témoignent d’abord de ce qu’a été notre lieu de vie, il y a un siècle environ. Elles nous permettent de comprendre notre environnement à travers les évolutions de la ville et de la campagne environnante. Ces évolutions ne sont d’ailleurs pas si importantes que cela à Crécy. Nous sommes rarement désorientés, rarement égarés par une photo créçoise d’époque.

Quelques cartes peuvent quand même faire l’objet d’énigmes quand il s’agit d’identifier l’endroit où se situait quelque bâtiment disparu.

C’est par exemple le cas d’une carte qui m’a donné l’opportunité d’un  Meoussedon , il y a quelques mois sur le site.

Les cartes animées, celles sur lesquelles des personnages prennent la pose, ou mieux, sont surpris dans leur activité, suscitent souvent de l’émotion et elles nous renseignent aussi sur les pratiques économiques ou sociales de l’époque : marchés, boutiques, ateliers, fêtes, cérémonies …

Je m’attendais d’ailleurs à découvrir  à travers ces images, une ville à l’aspect un peu terne, tristounette, fatiguée, voire un peu délabrée. C’est un peu l’idée que je me fait du début du XXème siècle. Agréable surprise. Le Crécy de cette époque est une ville presque impeccable, propre, les pavés des rues et des trottoirs sont souvent rutilants, au crottin de cheval près. Les créçois sont bien dans leurs souliers et leurs godillots, fiers de poser qui, devant le beffroi, sa boutique, son atelier, sa maison, sa voiture, son cheval, une passerelle, ou encore dans une barque, tout occupé à canoter ou  taquiner le goujon tel l’AS77 contemporain.
A l’aube de la première guerre mondiale, ces photos ne trahissent pas d’inquiétude particulière. 

Deux exemple typiques de cartes dites animées : le marché de Crécy, source de nombreux clichés et à droite, l’atelier du charon et sans doute aussi forgeron, à la Chapelle. Un bolide automobile fonce vers nous. Le voyez-vous ? 

Les cpa témoignent également de leur époque à travers les textes, les petits mots, rédigés par ceux et celles qui les ont expédiées. Des textes d’abord réduits à un message essentiel, mais l’évolution de la carte postale faisant, devinrent plus consistants au fil des années : petits récits dans lesquels le voyageur relate ses balades dans Crécy et ses environs ou des vœux formulant l’espoir de retrouvailles prochaines. Le tout, faut-il le préciser agrémenté en général d’une calligraphie riche en pleins et déliés

Le collectionneur n’est pas un perpétuel rêveur admiratif de la moindre niaiserie démodée. Le collectionneur cherche à remplir les vides qui mitent honteusement sa collection. Le collectionneur cherche toujours la nouveauté, la rareté, la carte qu’il n’a encore jamais vue, celle qui présente une caractéristique la démarquant des autres. J’ai envie de dire qu’il n’y a pratiquement jamais de doubles.
Voici deux exemples de cartes qui mettent forcément en joie le collectionneur quand il réussit à les faire entrer dans sa collection à gauche : carte commémorant l’exposition du peintre Altmann à l’hôtel des familles en 1925
à droite :: la diligence Esbly-Crécy à l’arrêt du "Souterrain"
Le collectionneur doit néanmoins surveiller son porte-monnaie, car les prix des cpa sont très variables et les vendeurs, tout particulièrement  les professionnels tenant boutique, ont tendance à être très gourmands. Heureusement, Internet a élargi le champ de l’offre et permet aujourd’hui aux amateurs de réaliser des acquisitions à des tarifs plus raisonnables, voire des bonnes affaires. Imaginez l’offre, sur les sites Internet de ventes spécialisés ou généralistes doit, en permanence, tourner aux alentours de 1500 cartes uniquement sur la commune de Crécy. 
Contrairement au marché du timbre, il n’existe pas de système de cotation pour celui des cpa. Les prix suivent néanmoins quelques règles qui ne me semblent pas toujours justifiées pour un produit qui touche à la proximité et au sentimentalisme. En règle générale, le prix est fonction directe de la rareté de la carte (c’est normal), de son état de conservation et du sujet traité. Les vendeurs ont tendance à faire monter l’addition, dès lors que la carte est animée, c’est-à-dire riche en personnages. Pourtant ce ne sont pas toujours les plus intéressantes pour le collectionneur de singularités. Il n’est pas rare non plus, de voir des prix allant du simple, au triple, au quintuple voir au décuple pour des cartes proposant la même illustration et a priori un état comparable! Les vendeurs tentent leur chance …

Quelques exemples de prix "hauts" pour des cartes créçoises en vente sur Internet. 
Mais, il ne faut jamais se précipiter car des exemplaires de la carte du milieu sont aussi en vente à partir de 9 Euros.

Les cpa illustrées ne sont apparues en France qu’à la fin du XIXème siècle, on peut dire en 1900, pour simplifier. La période allant de 1900 à 1920 environ, constitue l’âge d’or de la carte postale ancienne. 
Ce support est vite devenu un moyen de communication très populaire. Les cartes postales, permettaient de transmettre des images du quotidien au moyen de photographies, de bonne, voire de très bonne qualité.

Les premières cartes postales illustrées réservaient la totalité de leur dos (recto) à l’adresse postale du destinataire, aucune correspondance n’était autorisée de côté-là de la carte. En revanche, une correspondance (non protégée)  était possible au verso. Quand l’illustration fut popularisée vers 1900, des photos ou des images furent imprimées mais elles n’occupaient qu’une partie du verso, elles étaient souvent présentées dans un halo flouté (« effet nuage »). Il s’agissait ainsi de libérer une partie de l’espace pour la correspondance. Celle-ci apparaissait donc aux côtés de l’illustration, voire sur l’illustration si le rédacteur était loquace. A partir de 1904 (décembre 1903), l’administration des postes accepta  la division du dos en deux parties, l’une réservée à l’adresse et l’autre à la correspondance. L’organisation de la carte que nous connaissons encore aujourd’hui était ainsi en place. Du coup, le recto qui n’avait plus à supporter la correspondance, fut rapidement occupé en totalité par l’illustration. Ces informations nous sont très utiles pour dater les cartes. Un dos non divisé, un effet nuage, permettent d’affirmer que la carte a très probablement été réalisée avant 1904. Un dos divisé indique sans risque d’erreur une production à partir de 1904.

à gauche ; le dos de cette carte n’est pas divisé (avant 1904). Il s’agit du verso d’une carte représentatnt de la collégiale, celle utilisée par Indiana dans son article à propos d’une aquarelle.
Détail intéressant, elle expédiée depuis la Lorraine vers la Lorraine (Lothringen). Le timbre porte la mention "Deutches Reich" 
à droite : carte à dos divisé qui a "vêcu" et pris un peu l’eau.
 Détail intéressant pour nous, elle porte le tampon du Cercle Artistique de Villiers sur Morin
L’effet nuage d’avant 1904.
Illustration et correspondance se partagent, voire même se disputent, le verso de la carte.

Cette carte que l’on pourrait qualifier de drouille (voir définition dans le texte) est néanmoins intéressante. On voit que l’expéditeur cherchait à faire passer un maximum d’information dans son message, alors que d’autres bien souvent on se contentaient d’un "bonjour amical".

Il y eu dans les débuts de la carte postale, alors qu’on ne parlait pas encore d’illustration,  plusieurs affaires portées devant les tribunaux à propos de la condifentialité de la correspondance.

Le facteur avait-il le droit ou non de lire lea correspondance. Oui, répondire les tribunaux, car la parte était dédiée à une correspondance par nature, non protégée.

A Crécy, le pont Dam Gilles, le beffroi et la collégiale de la Chapelle sont les édifices qui se partagent la vedette en se référant aux nombres de cartes différentes qui leur ont été  consacrées. La plupart des quartiers, des rues ont été encartés à de multiples reprises: le quai des tanneurs, les bords du Morin et des brassets avec leurs passerelles, les anciennes tanneries aujourd’hui disparues (ou presque), les lavoirs et lavandières …. N’oublions pas les gares de chemin de fer, au nombre de deux sur la commune de la Chapelle (voir encadré), qui constituent un sujet prisé de certains collectionneurs spécialisés dans le rail ! Pour ceux qui préfèrent le transport fluvial, les péniches des établissements Roeser ont fait  l’objet de prises de vues surprenantes que les seuls canoës ne pourront plus nous offrir !

Alors combien de modèles de cartes de Crécy ont été imprimées, toutes éditions confondues, colorisées ou non, … Il est délicat de fournir une réponse, car je ne pense pas qu’un inventaire (cartoliste) ait été établi. Je dirais qu’il faut cibler entre 400 à 500 modèles pour revendiquer  une collection frisant l’exhaustivité, si toutefois une telle prouesse est encore imaginable ! Bien sûr,  parmi ces nombreuses cartes figurent un bon nombre de drouilles ! La drouille, si joyeusement nommée,  est une carte plutôt banale, sans grand intérêt, facile à trouver ! Mais attention, une drouille d’apparence drouillesque peut cacher une belle surprise dans son dos : un texte émouvant, une adresse singulière, une taxe postale, …


Première évocation de Crécy-la-Chapelle  sur une série de cpa ayant pour thème, la gare de CRECY-LA CHAPELLE.

Ce sujet a été évoqué récemment par Indiana. On voit que le nom de la gare, à son origine, était "CRECY-LA CHAPELLE" avec un seul "trait d’union" qui pour le coup n’en n’est pas un, mais plutôt "séparateur" de communes. En effet, cette présentation indique que la gare dessert les deux communes de Crécy et de La Chapelle. C’est sur cette dernière que la gare est bâtie. On peut quand même y voir un signe !
Quant au "4343. Crécy-la-Chapelle"  de la légende, avec deux traits d’union, je privilégire la thèse de l’erreur typographique … en l’occurence prémonitoire
Face au succès de la carte postale, les éditeurs de cartes ont été nombreux : libraires, photographes, cafetiers, hôteliers et bien d’autres commerçants qui produisaient des cartes postales à vocation publicitaire. Le nom de l’éditeur GRUOT est indissociable de l’univers de la cpa créçoise. C’est l’incontournable, « Gruot est la carte créçoise ce que Michelin est au guide touristique »  affirmait d’ailleurs Arsène Galinace en 1913.  Gruot était libraire, imprimeur à Crécy et son établissement occupait déjà les locaux de l’actuelle librairie de la place du marché. A la lecture des seules mentions imprimées sur les cartes, on peut suivre   l’évolution de ce commerce et de la composition familiale. La signature varie en effet  au fil du temps depuis : Veuve E Gruot (avant 1904), Vve Gruot & Fils éditeurs, puis Gruot Editeur pour les plus récentes.

Détour par Villiers sur Morin

Carte du Café Borniche qui accueillait le Cercle Artistique de
Villiers (comme écrit sur la façade, sous le timbre de droite)
Où l’on voit Arsène Galinace (l’homme au chapeau de paille), rendant viste à ses amis du cercle

Voici une nouvelle énigme que vous pouvez peut-être m’aider à résoudre.
La carte ci-dessus présente un dos divisé. Elle a donc été éditée après décembre 1903. La correspondance ne présente pas d’intérêt particulier. Elle n’a circulé que dans Paris intra-muros.
Le timbre collé en haut à gauche (timbre à 10 centimes – tarif légal) a été oblitéré le 26 février 1906. Jusque là, rien d’anormal. Mais ce qui m’a intrigué, c’est la présence d’un second timbre, d’une valeur de 15 centimes (15 centimes bleu Sage de 1892) qui ne correspond pas au tarif d’affranchissement des cartes postales (le montant de l’affranchissement est resté fixé à 10 centimes jusqu’en 1917). Plus curieux encore, le timbre est oblitéré et le cachet de la poste (fait-il Foi ?) porte une date de 27 Janvier 1895.

Alors, pourquoi ces deux timbres ? qui totalisent le montant record d’affranchissement de 25 centimes, qui ne sont pas tout à fait contemporains et qui ont oblitérés à 11 ans d’intervalle.
Comment le timbre de droite, a-t-il pu être oblitéré en janvier 1895 alors que visiblement la carte n’a pas été fabriquée avant 1904 ?
Je n’y comprends rien. Votre avis m’intéresse, bien évidemment.

Voici donc exposées quelques notions générales sur l’univers de la carte postale ancienne, plus particulièrement de la carte créçoise. En parcourant ma collection encore modeste,  je me suis dit qu’il y avait motif à la rédaction de plusieurs articles sur le sujet. Il suffit de trouver les angles qui permettront de réaliser des articles enrichissants mais aussi amusants, étonnants afin de ne pas sombrer dans l’espèce de nostalgie qui souvent envahit les ouvrages traitent des cpa. Les activités économiques, les manifestations festives ou patriotiques, la gare de chemin de fer, les transports, les émotions et pourquoi pas les drouilles, de nombreux thèmes s’offrent à nous pour parcourir d’une façon ludique cet univers certes du passé mais au final tellement présent dans notre quotidien !

José Navarre

(article vu 20 fois)

Facebook 0 Twitter 0 Google+ 0 Linkedin 0 Mail

Vous aimerez aussi...

19 réponses

  1. jms dit :

    Un article de grande qualité, qui fait le richesse du site.
    Bravo à jna, pour sa passion qu’il nous fait découvrir, et pour la rédaction de cet article.

    • jms dit :

      Cette affaire de double-affranchissement est tout de même curieuse.
      Serait-il possible que la carte ait été réutilisé une deuxième fois, avec un nouvel affranchissement. Un souci d’économie en somme.

      • IndianaJones dit :

        Ou peut-être bien qu’elle a été égarée durant 11 ans derrière un meuble du bureau des Postes ? Mais cela n’explique pas la présence du timbre bleu avec le tampon du 27 janvier 1895 si les cartes à dos divisés sont apparues pour la première fois en 1904.
        Je vais y réfléchir ! 😀
        En tout cas, je suis ravi que tu aies eu cette « drôle d’idée » !
        Ces images sont des pépites qui nous fournissent des renseignements à propos de notre histoire. Et il y a encore beaucoup de boulot pour remettre son cours dans le bon ordre.
        :-d)

      • jna dit :

        Comme le signale Indiana, le pb c’est que le cachet de 1895 est antérieur à la date de fabrication de la cpa. Autrement dit, il a été apposé avant que la carte n’existe … Il y aune erreur c’est sûr !
        Le plus probable serait qu’il y ait une erreur sur la date du tampon (1895) …mais pourquoi un deuxième timbre qui d’ailleurs n’était peut être plus distribué après 1906 … une farce ? Un truc pour collectionneurs ? (il y en avait déjà beaucoup à m’époque )

  2. Florence dit :

    😀 😀 😀 😀 😀
    Je les adore ces vaches allant à Voulstock ! J’ai d’abord pensé que c’était une vraie carte postale. Mais ce doit être un montage. Quel farceur ce José 😀 😀 😀 😀 😀 😀

Laisser un commentaire