On the edge of the war zone – chapitre 23

CHAPITRE XXIII

28 Avril 1916

J’ai vécu dernièrement des jours si nerveusement éprouvants que je me suis rarement sentie en humeur d’écrire une lettre.

Rien n’arrive ici.

Le printemps a été aussi changeant qu’il l’est en Nouvelle Angleterre. Nous avons eu quatre tempêtes de neige assez fortes dans la première quinzaine de l’affreuse bataille de Verdun. Ensuite nous avons eu un temps humide, et après une chaleur inattendue. Le genre de temps avec lequel chacun attrape un rhume. Je me lève le matin et m’habille comme un ours polaire pour une promenade en voiture, et avant que je ne sois revenue le soleil est si chaud que j’ai envie de me déshabiller.

Il n’y a rien d’autre à faire pour personne que d’attendre les nouvelles du front. C’est toujours la même vieille histoire. Ils sont en dents de scie à Verdun avec les allemands plus près qu’au début, et nous croyons toujours fermement qu’ils n’arriveront jamais ici. Cela ne semble-t-il pas prouver que si l’Allemagne avait combattu honnêtement elle n’aurait jamais envahi la France ?

Maintenant, en plus, nous avons ce souci d’attendre les nouvelles en provenance de Dublin.
C’est le désordre dans le monde entier.

Il y a beaucoup d’aspects de la guerre qui vous intéresseraient si vous étiez avec moi au haut de ma colline. Ce sont des conditions qui peuvent sembler plus importantes qu’elles ne le sont. Par exemple le gouvernement a envoyé du front un certain nombre d’hommes pour aider au travail de la ferme jusqu’à ce que les plantations soient finies. Notre commune n’en a pas eu beaucoup. Nos hommes âgés, nos garçons, et nos femmes, font le travail assez bien avec l’aide de quelques territoriaux qui gardent la voie de chemin de fer deux heures pendant la nuit, et travaillent dans les champs pendant le jour. Les femmes ont l’habitude du travail des champs et cela ne les dérange pas de travailler plus que d’habitude.

Je me demande souvent si la situation de certaines femmes n’est pas meilleure qu’elle ne l’était avant la guerre. Elles font à peu près le même travail, seulement elles ne sont pas ennuyées par leurs hommes.

Avant la guerre les hommes travaillaient l’été dans les champs, et l’hiver dans la carrière de plâtre à Mareuil-lès-Meaux. C’était une vie dure, et la plupart d’entre eux buvaient un peu. Ce n’est cependant jamais le genre d’alcoolisme que vous connaissez en Amérique. La majorité étaient radicaux-socialistes, ce qui d’une façon générale signifiait contre le gouvernement. Naturellement le fait d’être socialistes et français était à claironner partout. Le café était le bon endroit pour le faire, le café provincial étant le club du travailleur. Naturellement l’homme ne songeait jamais à partir avant l’heure légale de fermeture, et quand il arrivait chez lui, si son épouse lui demandait pourquoi, elle recevait simplement une gifle, c’était naturellement pour son bien, « une femme, un chien, et un noyer », vous connaissez l’adage. (On pense que le proverbe est né en Grande-Bretagne et qu’il était lié à la culture des noix).

Presque toujours dans ces villes de province c’est la femme qui est économe, et souvent elle n’est pas très au courant des revenus de son mari. Elle est quand même à sa façon fière de lui. Elle tient à lui, et les dimanches et jours de fête ils vont ensemble très gracieusement.

Toutes les femmes ici, mariées ou non, ont toujours travaillé, et travaillé dur. L’habitude s’est ancrée en elles. Il y en a peu actuellement qui attendent de leur mari qu’il subvienne à leurs besoins. Elles ne se sentent pas humiliées parce que leur travail apporte une aide, et sont de merveilleuses épargnantes. Elles ne dépensent presque rien pour leurs vêtements, ne portent jamais de chapeau. En général elles gardent précieusement pendant des années une robe noire pour porter à des funérailles. Les enfants vont à l’école nu-tête, vêtus de tabliers noirs. Il est rare que la plus humble de ces femmes n’ait pas de l’argent mis de côté.

Vous n’avez pas, concernant la situation actuelle, à creuser beaucoup pour découvrir que psychologiquement c’est singulier. Le mariage est, après tout, dans tant de classes, une tradition. Ici sont les femmes de la classe à laquelle je me réfère, travaillant un tout petit peu plus que juste avant la guerre. Seulement, pendant près de deux ans elles n’ont pas eu d’homme alcoolique rentrant à minuit, soit querelleur, soit boudeur, pas eu à faire de cuisine pour un gros appétit masculin, pas eu de lessive ou de raccommodage à faire pour un homme. Elles ont vécu dans une paix absolue, sont allées au lit de bonne humeur, pour un sommeil long et ininterrompu, et touché 25 % par jour d’aide gouvernementale, plus 10 % par enfant. Comme elles cultivent toutes leurs propres légumes, ont des poulets, des lapins, et souvent une chèvre, s’arrangent pour avoir quelques produits à apporter au marché, un peu de temps chaque semaine pour travailler pour les autres, temps payé plus cher en temps de guerre, bien j’imagine que vous pouvez vous faire une idée du problème.

Ne vous en déplaise, il n’y a pas une seule de ces femmes, qui, à sa façon, ne vous assurera pas qu’elle aime son mari. Elle serait traînée et écartelée avant de lui faire du mal. Si quelque chose lui arrive elle pleurera amèrement. Mais, entre nous, je peux vous assurer qu’il y a beaucoup de femmes de cette classe, veuves aujourd’hui, qui sont mieux maintenant ainsi que leurs enfants. Le mari qui mourut « en héros », le père mort pour sa patrie, est un personnage plus noble dans la vie de la famille que ne l’était l’homme de son vivant, ou qu’il n’aurait pu l’être.

Naturellement c’est dans les classes moyennes, où les épouses doivent rester, où le mariage est moins un partenariat que dans les classes ouvrières, et chez les commerçants les plus modestes, qu’il y a tant de souffrances. Mais c’est la classe qui invariablement souffre le plus quelle que soit la catastrophe.

Je ne sais pas à quel point les qualités que je trouve chez ces personnes sont caractéristiques de la race, où je ne peux pas, faute d’expérience, savoir de façon sûre dans quelle mesure elles sont absolument différentes de celles de n’importe quelle classe aux Etats-Unis. Par exemple, cette envie de posséder son propre logement. Presque personne ici ne paie de loyer. Il y a un type, au pied de la colline, à Voisins, qui s’est marié juste avant la guerre. Il a une petite maison de deux pièces avec une cuisine qu’il a achetée juste avant son mariage pour la somme de cent cinquante francs, moins de trente dollars. Il a payé une petite somme au départ, et paie le reste par échéances de vingt cents par semaine. (Le cent, ou penny, correspond à un centième de dollar américain). Il y a avec la maison une petite terre, sur laquelle il pratique l’agriculture la plus intensive que je n’aie jamais vue. Mais elle lui appartient.

La femme qui travaille dans mon jardin est propriétaire. Elle a payé pour cela presque depuis son mariage, il y a seize ans, et a encore quarante dollars à payer. Elle cultive son propre jardin, élève ses propres poulets et lapins, et a toujours quelque chose à vendre. Son mari travaille dans les champs pour les autres, ou dans les carrières, et elle considère qu’elle est prospère comme elle a pu permettre à ses enfants de continuer à aller à l’école, et ne doit pas un penny à personne, sauf naturellement la somme due pour sa petite propriété. Elle a travaillé depuis l’âge de neuf ans, mais ce n’est pas le cas de ses enfants, et quand elle mourra il y aura quelque chose pour eux, ne serait-ce que la petite propriété. Selon toute probabilité, avant que cela n’arrive, elle aura acheté de la terre, posséder de la terre est le rêve de ces gens, et ils le font d’une façon si étrange.

Je me souviens du temps où j’étais jeune-fille, et où je connaissais si bien la Sandy River Valley, que quand un fermier voulait acheter plus de terre, il essayait toujours, quel qu’en soit le coût, d’avoir une terre en bordure de son exploitation, et il l’entourait d’une clôture. C’est différent ici. Les gens ont une terre ici, une terre-là, une autre des miles, (un mile = 1,609 kilomètre), plus loin, et il n’y a pas de clôtures.

Par exemple, autour de la maison de Père Abélard il y a un verger et un potager. Le reste de ses terres se trouvent dans les environs. Il y a une superficie importante de bois à Pont-aux-Dames, où il est né, une autre sur la route de Mareuil. Il a un champ sur la route de Couilly, un autre sur le côté de la colline, sur la route de Meaux, il a un petit verger et un champ de pommes de terre sur le chemin Madame, et une grande prairie descendant le long de la colline de Huiry à Condé.

Presque rien n’est clôturé. Champs de blé, petits champs de pommes de terre, champs de betteraves, appartenant à différentes personnes, sont en bordure les uns des autres sans autre clôture que les pierres blanches, presque au niveau du sol, placées par les géomètres.

Naturellement les gens sont toujours en litige, mais, comme je vous l’ai dit, un procès est une marque de respectabilité en France.

Quant à séparer un français ou une française de la terre c’est presque impossible. Le bois qui appartient à Abélard à Pont-aux-Dames est appelé « Le Paradis ». C’est une partie de la propriété de sa mère, et sa sœur, qui habite de l’autre côté du Morin, possède le lot adjacent. Cela ne sert à personne. Ils n’ont jamais pensé à couper le bois. De temps en temps, quand nous passons en voiture nous allons regarder, et Père raconte des histoires amusantes de choses qu’il faisait quand il était garçon, l’endroit se prête très bien aux jeux, et il y a peu de temps on lui en a fait une offre. La somme n’était pas importante, mais étant placée pouvait augmenter ses revenus de cinq cents francs par an. Mais personne n’a pu convaincre ni lui ni sa sœur de se séparer de ce bien. Donc il demeure sans utilité, et la seule chose à laquelle il serve est de faire payer plus d’impôts chaque année. Mais ils préfèrent posséder de la terre qu’avoir de l’argent à la banque. La terre ne peut pas fuir. Ils peuvent aller la regarder, presser leurs pieds sur elle, et réaliser qu’elle leur appartient.

Je crains que la prochaine génération ne soit en train de changer, et la chose dérangeante est que ce sont les femmes qui changent. Un si grand nombre d’entre elles qui n’avaient jamais quitté la campagne avant, travaillent dans des usines de munitions, gagnent beaucoup d’argent, et le dépensent, ce qui est une caractéristique radicale et alarmante de la situation.

Vous parliez dans une de vos récentes lettres de l’affreux coût en argent de cette guerre. Mais vous devez vous souvenir que l’argent n’est pas perdu. Il est seulement redistribué. Que la redistribution soit ou non un danger est quelque chose que personne ne peut encore savoir. L’avenir seulement pourra le dire. Une chose est certaine, cela a fortement libéré les femmes.

Vous demandez comment vont les chats. Ils sont remarquables. Khaki devient plus sauvage chaque jour, et de moins en moins comme j’imaginais que devait être le chat de la maison. Il a rossé chaque chat de la commune, sauf Didine, sans avoir reçu une seule griffure. Mais il ne m’a jamais griffée. Je lui ai donné une tape l’autre jour. Il m’en a donné une en retour, mais avec une patte de velours, il n’a même jamais sorti une griffe.

Ne pensiez-vous pas toujours qu’un chat détestait l’eau. Pour ma part je le pensais. Il sort par tous les temps. L’hiver dernier il jouait dans la neige comme un enfant, se roulait dedans, et aucune tempête de neige ne pouvait l’obliger à rester à la maison. L’autre jour il a insisté pour sortir malgré une pluie battante, et j’étais anxieuse à son sujet. Finalement je suis allée à la porte et l’ai appelé, après un moment il est sorti de la niche du chien, m’a regardée d’un air réprobateur comme pour dire « Ne pouvez-vous pas laisser un garçon en paix ? », et est retourné dans la niche. La seule chose qu’il déteste vraiment est que je quitte la maison. Il va là où son bon vouloir le conduit, mais il semble penser que je devrais toujours être dans le coin.

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1 réponse

  1. jms dit :

    Une vision de la condition de la femme pendant la guerre assez intéressante et qui sort des idées reçues. Un texte écrit en 1916 par une observatrice extérieure, rappelons-le, et donc forcément plus authentique que tous les commentaires non contemporains.
    La vision des habitudes des français est aussi intéressante.

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