On the edge of the war zone – Chapitre 38

CHAPITRE XXXVIII

28 mars 1917

Bien, tout est de nouveau calme au haut de la colline. Les soldats sont partis. Il n’y a pas pour le moment de signes qui pourraient laisser présager de nouvelles arrivées. Nous observons tous l’avance avec nervosité mais en contrôlant nos nerfs. La retraite allemande et la destruction organisée qui l’accompagne vous laissent sans voix. Naturellement nous savons tous que c’est un mouvement destiné à anéantir la grande offensive, et bien que nous sachions que les Commandants alliés y étaient préparés, cela vous fait frémir de recevoir une lettre du front vous disant qu’un certain régiment a fait trente kilomètres sans voir un Boche.

Dès que j’ai commencé à lire le compte rendu de la destruction, j’ai eu une soudaine illumination, et réalisé le sens de quelque chose que j’avais vu de la fenêtre de la voiture, la dernière fois que je suis revenue de Paris. Je ne vous ai peut-être pas dit que j’étais là-bas pour quelques jours le 1e du mois.

Naturellement je n’ai pas besoin de vous dire qu’il y a eu un énorme travail de fait sur la route de l’est pendant toute la guerre. Des voies supplémentaires ont été créées sur tout le chemin entre Paris et Chelles, la ligne extérieure de défense de la cité, et aux stations entre Gagny et Chelles les voies de garage s’étendaient presque à perte de vue du côté ouest de la voie ferrée. Pendant longtemps le travail a été fait par des soldats. Mais quand je suis allée à Paris, il y a quatre semaines, le travail était fait par des Annamites, avec leurs vêtements couleur safran, et leur drôles de turbans, et je trouvais le même petit peuple nettoyant les rues à Paris. Mais la chose surprenante a été le travail qui fut accompli pendant les quelques jours où j’étais à Paris. Je suis revenue le 13 mars, et j’étais étonnée de voir tous ces miles et ces miles de voies de garage remplies de camions contenant du bois, des grands poteaux, des planches, des rails en acier. On aurait dit du matériel pour construire une ou deux villes. Je ne fus pas étonnée quand je vis cela que nous ne puissions pas nous fournir en charbon, et en autres choses nécessaires à la vie. Mais ce n’est qu’après avoir lu au sujet de l’idée très allemande de s’approvisionner avec ce qui appartient aux autres peuples, que j’ai réalisé la signification de tout ce matériel, et que les alliés étaient même préparés à ce coup tragique, et ressemblant tout à fait aux Boches. J’ai commencé le 23 à recevoir un peu de cartes et de lettres venant du 118e. La première disait simplement :

"Chère Madame,

Nous sommes arrivés la nuit dernière juste derrière la ligne, avec nos regards fixés dans la direction du front, prêts à avancer et à combattre. "

Naturellement j’ai vu les Américains, un médecin venant de Schenectady, et quarante hommes, des jeunes d’une vingtaine d’années. En fait vingt-deux ans semble être l’âge moyen. Il y a des garçons qui viennent d’Harvard, d’autres qui viennent de Yale, (célèbres universités américaines), des garçons qui viennent de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie, du Tennessee, du Kentucky, de la Louisiane, et des Américains qui viennent d’Oxford, (célèbre université américaine). C’est un corps d’ambulances de première ligne. Les garçons qui conduisent leurs petites ambulances de marque Ford directement aux champs de bataille, reçoivent les blessés que leur confient les brancardiers. Ils ont vu Verdun sous son pire jour, et enduré les privations et le froid avec l’Armée.

Quand un homme de la Virginie m’a dit qu’il n’avait pas attrapé un rhume cet hiver, et m’a montré sa petite tente dans la commune, où, par choix, il dort toujours sous la toile parce qu’il « aime cela », j’avais du mal à le croire. Savez-vous, c’est absurde. Je n’ai pas eu non plus un rhume cet hiver, moi qui ai l’habitude d’avoir une amygdalite par hiver, deux bronchites, une demi-douzaine de rhumes de cerveau, et éventuellement un léger problème pulmonaire. C’est un record quand vous pensez que depuis février je suis sans charbon, que nous avons eu du temps assez froid, et que j’ai eu seulement des imitations de feu, qui nourrissent l’imagination par le moyen des yeux sans réchauffer l’atmosphère. Je pourrais écrire un livre avec mes recettes pour « faire du feu en temps de guerre », mais je vous épargne cela, j’ai des choses plus intéressantes à vous dire.

Le 26 nous avons été informés que nous aurions le 65e régiment cantonné sur la colline pour un jour et une nuit. Ils devaient se déplacer un peu pour faire de la place au 35e pendant quelques jours. Les quartiers devaient être assez proches les uns des autres pendant une nuit, et l’Adjudant qui organisait le cantonnement chercha plutôt à loger ses hommes. Le Capitaine devait être chez moi, et on me demanda si pour deux jours, peut-être moins, je pouvais recevoir le cuisinier d’un officier, et mettre à leur disposition un endroit pour manger. Bien, il y avait la maison. Ils y étaient les bienvenus. Ainsi on s’arrangea, et je mis un matelas par terre dans l’atelier pour le cuisinier du Capitaine.

A peine avions-nous réglé tout cela que l’Adjudant revint pour examiner les lieux de nouveau, et voir s’il n’était pas possible de cantonner une demi-section dans les granges. J’allai avec lui pour lui montrer ce qu’il y avait, une grange du côté sud, avec un loft, qu’on avait déjà dû consolider avec des poteaux, et dont je pensais qu’elle était dangereuse. Il l’examina, et se rangea à mon avis. Il y avait aussi une grange du côté sud, utilisée pour entreposer le charbon, le bois, et le matériel de jardin, avec au-dessus un loft en bon état, mais uniquement accessible par une échelle extérieure. Il mit l’échelle, grimpa, ouvrit la porte, examina, et décida que cela irait, à moins qu’ils puissent trouver quelque chose de mieux.

Les soldats arrivèrent dans l’après-midi. Ils balayèrent la grange, apportèrent la paille dans laquelle ils devaient dormir, et tout fut réglé.

Il était environ sept heures le matin suivant quand ils commencèrent à arriver. J’entendis le bruit de leurs pas sur la route comme ils marchaient par sections vers leurs divers cantonnements. Je mis un bonnet propre sur mes cheveux ébouriffés, me glissai dans une robe chaude, et étais prête juste au moment où j’entendis le mot « Halte », qui signifiait que ma section était arrivée. J’entendis deux sons prononcés d’un ton grondeur que j’interprétai comme «A droite, marche ! », et pendant ce temps j’ouvris la fenêtre pour saluer ma section. Je vis en contrebas une file indienne de visages bronzés et souriants, comme ils marchaient le long de la terrasse, sacs et fusils sur le dos, et commençaient à monter à l’échelle.

Aussitôt le cuisinier du Capitaine arriva avec ses paniers de marché, prit possession de la cuisine et il était suivi par des ordonnances, le matériel, et l’officier qui devait être le compagnon du Capitaine à table.

Comme Amélie avait une demi-section cantonnée dans sa cour, elle était occupée chez elle, je montrai simplement au cuisinier où étaient les choses, lui donnai une nappe et des serviettes de table, et le laissai libre de faire ce qu’il voulait, disponible pour l’aider s’il en avait besoin. Si vous vous souvenez de ce que je vous avais dit quand je pris possession de ma maison, vous pouvez deviner le peu de place qu’il restait pour moi.

Je peux vous dire une chose, selon le témoignage d’Amélie, les officiers mangent bien. Mais ils paient pour cela, ainsi c’est très bien. Le cuisinier n’était jamais inoccupé une minute quand il était dans la maison. Je l’entendais, chaussé de ses pantoufles en feutre, aller au lit à dix heures. Amélie disait qu’il laissait la cuisine dans une propreté impeccable, et j’entendais le réveil qu’il emportait avec lui dans la cuisine à cinq heures et demie du matin.

J’avais demandé au Capitaine quand le régiment devait partir, et il m’avait dit que ce serait probablement le matin suivant, mais que l’ordre n’était pas arrivé. Deux fois pendant que je dînais dans la salle du petit-déjeuner, j’entendis une ordonnance entrer avec ses dépêches. Mais ce ne fut pas avant neuf heures que l’ordre « sac au dos », à dix heures et demie le matin suivant, c’était mercredi, fut officiel, et ce ne fut pas avant neuf heures du matin qu’ils surent qu’ils allaient partir en camions, ce qui signifiait qu’ils devaient vraiment continuer à combattre, et la division américaine devait les suivre.

Les officiers ont eu un petit-déjeuner copieux aussitôt après neuf heures, une demi-douzaine d’entrées. Comme ils ne savaient pas quand, au cas où cela leur arriverait, ils se mettraient à table pour prendre de nouveau un vrai repas, ils firent tout pour que le dernier soit une fête. Comme ils commençaient aussitôt après neuf heures et devaient être en route à dix heures trente, je n’ai pas besoin de vous dire que le cuisinier n’a pas eu le temps de nettoyer après. Il a juste eu le temps, avec sa bouche pleine, de jeter son tablier sur le sol, de s’emparer de son sac à dos et de son fusil, et d’ajuster son équipement en gravissant précipitamment la colline pour rejoindre sa compagnie.

En ce qui me concerne, je jetai un vêtement sur mes épaules, et traversai la route jusqu’au champ d’où je pouvais voir la Grande Route et le chemin Madame y conduisant. Tout le long de la Route Nationale, aussi loin que je pouvais voir avec mes jumelles, il y avait des camions gris. Le régiment attendait sur le chemin Madame. Ils avaient mis leurs fusils en tas, et par groupes, cigarette à la bouche, ils bavardaient tranquillement pendant qu’ils attendaient. Ici et là un cycliste relayait des ordres.

Soudainement on entendit un coup de sifflet. Il y eut un bruit d’armes comme ils prenaient leurs fusils et se mettaient en ligne. Alors des centaines de bottes cloutées cadencèrent le temps sur la dure route, et le 65e se dirigea en ondulant vers les camions qui attendaient, empruntant la route sur laquelle j’avais vu le Capitaine Simpson et les militaires du Yorkshire, juste avant le crépuscule ce chaud jour de septembre 1914.

Comme je me tenais les regardant, je fus envahie par le sentiment de la grandeur des temps que nous connaissions, nous qui nous étions si souvent sentis petits devant des monuments historiques, qui avions couru après les émotions sur les scènes de l’héroïsme passé, et applaudi de faux héroïques à travers les feux de la rampe, devions vivre des jours comme ceux-ci, où l’héroïsme est l’acte ordinaire de chaque heure. Je ne peux pas m’empêcher de me demander ce que la prochaine génération dira de tout cela. Comment dans un futur éloigné nous jugera-t-elle ? Qu’est-ce qui se démarquera des forts feux de la rampe de l’histoire ? Je sais ce que je pense mais cela ne m’aide pas encore.

Savez-vous que j’ai eu une lettre de Paris cette semaine qui disait : « Je regardais vos lettres écrites pendant que nous étions installés à Londres en août 1914, et j’étais amusé de voir que dans l’une d’elles vous aviez écrit : « La chose ennuyante est que quand ce sera fini, l’Allemagne se consolera en pensant qu’elle aura pris le monde pour la battre ». Cela devient en ces jours plus vrai que je ne le croyais, et alors je retournais à ma vaisselle.

Vous n’avez jamais vu une cuisine comme j’ai trouvé la mienne. Léon, le cuisinier de l’officier, qui était pâtissier avant d’être soldat, est un garçon gentil, aimable, très travailleur, mais il lui manque la qualité chère à toute bonne maîtresse de maison. Il n’a jamais appris à nettoyer après lui. Il a utilisé chaque ustensile de cuisine dans la maison, et quelle quantité d’assiettes et de verres ! Nettoyer après lui nous a occupées Amélie et moi jusqu’à quatorze heures, et quand cela fut terminé je sentis que je ne voudrais plus voir de nourriture de ma vie. Naturellement nous n’y avons pas attaché beaucoup d’importance, mais Amélie devait dire de temps en temps « Vive l’Armée », simplement pour garder le moral. De toute façon il est réconfortant de savoir qu’il ont plus à manger que nous.

Le corps américain a dû laisser dans notre hôpital de campagne un garçon très malade, atteint de névrite, c’est à dire douloureusement malade. Comme les garçons du corps américain ont pour l’Armée française le rang d’officier, ce cas est doublement intéressant pour le personnel de notre modeste hôpital. C’est d’abord un Américain. Un grand jeune sudiste du Tennessee. Ils n’avaient jamais connu d’Américains avant. Ensuite ce n’est pas seulement un officier honoraire servant la France, c’est vraiment un Lieutenant dans le corps des officiers de réserve de son propre état, et notre petit hôpital n’a jamais abrité un officier avant.

Les infirmières et les sœurs se relaient pour prendre soin de lui, enfin je l’imagine, comme j’en ai toujours trouvé une ou deux assises à son chevet quand j’allais le voir.

La chose amusante est qu’il dit qu’il ne peut pas comprendre ou parler français, et jure que les seuls mots qu’il connaisse sont :

Oui, oui, oui,
Non, non, non,
Et voilà,
Merci !

Qu’il prononce de sa voix du sud chantante et musicale au ravissement de ses infirmières admiratives. Tout de même chaque fois qu’un interprète doit lui expliquer quelque chose qui est important pour lui, il découvre généralement qu’il l’a déjà compris, aussi je doute qu’il connaisse aussi peu le français qu’il le prétend. Une chose est sûre, son départ laissera un grand vide dans la vie quotidienne de l’hôpital.

Cela devient une longue lettre, dans le calme qui est tombé sur nous, je semble avoir beaucoup de temps, et l’humeur à vous écrire longuement. Aussi, avant de clore, je dois dire quelque chose en réponse à la phrase triste de votre dernière lettre, suite à la mienne de décembre, concernant notre premier gros cantonnement. Vous dites : « Oh ! quelle pitié ce terrible sacrifice de la jeunesse au monde !! Pourquoi n’envoie-t-on pas d’abord les hommes d’âge mûr, qui ont en partie vécu leurs vies, qui laissent des enfants pour perpétuer la race ? ». Ah, Ma Chère Fille, vous êtes vraiment trop loin pour comprendre une guerre comme celle-ci. Quelques hommes, même âgés de 40 ans, peuvent supporter la vie. Seuls les jeunes peuvent supporter la tension. Non seulement ils la supportent, mais elle les fait prospérer. Ceux d’entre eux qui ont survécu aux batailles actuelles, en sortiront dans une magnifique forme physique. Bien sûr c’est une question à mille facettes. Il y a des hôpitaux pleins de tuberculeux, et d’autres hommes qui semblent malades. Mais ces choses existaient avant la guerre. On y faisait seulement moins attention. Il y a aussi une question sérieuse, devenant plus sérieuse comme la guerre se prolonge. Comment tous ces hommes s’adapteront-ils quand ils reviendront dans la vie civile ? Combien supporteront la sédentarité après des années passées dehors ? Comment se réadapteront-ils aux injustices des distinctions de classes sociales, après des années d’égalité au sein du même devoir, combattre pour leur pays. Quand même, si la victoire est décisive, et que l’Armée est satisfaite des conditions de paix, j’imagine que ces choses s’arrangeront d’elles-mêmes.

Bien, le Congrès se réunit lundi. La décision finale ne fait aucun doute dans l’esprit de personne. J’espère seulement que cela ne traînera pas trop longtemps. J’ai baissé mes drapeaux juste pour avoir le plaisir de les lever de nouveau.

J’avais fermé cette lettre quand sont arrivées mes premières nouvelles directes concernant l’avance du front.

Vous souvenez-vous combien j’étais amusée quand je vis l’Aspirant équipé pour sa marche en janvier ? On m’a dit par la suite que mon idée d’un équipement léger pour la cavalerie en bataille était théoriquement très bonne, « mais dans une guerre comme celle-ci absolument impraticable ». Bien, on m’a dit aujourd’hui que quand la cavalerie avançait elle avançait d’une façon « théoriquement très bonne ». Il semble que l’ordre était inattendu. Il est arrivé alors que les cavaliers étaient en selle pendant une manœuvre, et ils tournoyaient en ligne et volaient à la poursuite des Boches. Ils n’avaient rien d’autre que ce qui était sur leur dos, et des munitions bien sûr. Il en est résulté qu’ils ont eu quarante-huit heures de réelle souffrance. C’était plus dur pour les officiers que pour les hommes, et c’était encore plus dur pour les chevaux. Tous les soldats ont toujours un bidon avec dedans quelque chose à boire, et presque invariablement ils ont un petit quelque chose à manger dans leurs sacs. Aucun officier n’a jamais rien sur lui, et aucun ne transporte un bidon sauf pour une marche. Pendant les quarante-huit heures de la poursuite ils ont souffert de la faim, et, ce qui était pire, de la soif. Comme le temps était mauvais et qu’ils étaient sans abris d’aucune sorte, qu’ils n’avaient même pas de tentes, ils ont goûté à ce qu’il y a de plus dur dans la guerre. Cela doit consoler les soldats à pied qui sont éternellement à grommeler contre la cavalerie. Cependant l’officier qui a rapporté cette nouvelle a dit que les hommes avaient supporté cela avec une gaieté très philosophe, même ceux qui le dernier jour n’avaient rien, aussi bien que ceux qui pour quarante-huit heures avaient le quart d’un biscuit. Les chevaux ne furent pas aussi philosophes. Certains d’entre eux s’étendirent par terre et moururent, pauvres bêtes. Je vous assure qu’un cavalier ne me fera plus jamais rire, « tableau de bataille ».

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